Le développement des disciplines, notamment leur reconnaissance sur un plan épistémologique, passe entre autres par leur capacité à fournir des preuves de ce qui est avancé. Des disciplines telles que les études littéraires, la philosophie et les sciences humaines en général parvenaient sans peine à citer les extraits de textes étudiés, façon de permettre la vérification des analyses, voire le développement de contre-analyses. La publication des recherches se présentait comme des textes citant d’autres textes, ce qui répondait parfaitement aux capacités du médium utilisé : le codex, fait de pages de papier sur lequel sont imprimés des signes linguistiques. La prise en charge des images par des procédés d’impression de plus en plus efficaces a servi l’histoire de l’art et les disciplines exploitant aussi des images. D’abord en noir et blanc, puis en couleurs, l’impression rendait présentes les œuvres décrites et permettait une vérification directe des propos tenus. La même chose ne pouvait être dite des études cinématographiques, vidéoludiques ou sonores, de même que des recherches sur les hypermédias, les générateurs de textes ou les bases de données dynamiques. Comment citer une séquence de jeu vidéo, un extrait de film ou de bande sonore sur papier, c’est-à-dire à partir du médium privilégié au XXe siècle? Il a fallu attendre le développement des systèmes de gestion de contenus (CMS) et leur capacité à remédiatiser et à rendre disponibles sur Internet des formats divers (jpeg, mp3, mp4, avi, etc.) pour qu’apparaissent de nouvelles capacités de citation et d’analyse, et par conséquent des modalités de prise en compte des objets traités sur le mode de la présence plutôt que de l’absence.
Depuis sa création, Captures. Figures, théories et pratiques de l’imaginaire a voulu explorer les multiples possibilités offertes par les plateformes web dans le domaine des publications scientifiques. Il nous paraissait important d’avoir une charte graphique qui réponde à nos aspirations, et de jouer pleinement la carte de la multimodalité. Nous voulions que les textes et les contenus médiatiques soient en symbiose et reçoivent un traitement équivalent. Si, ces dix dernières années, les dossiers thématiques nous ont permis de faire la part belle aux images, notre tout dernier dossier, « Portraits sonores de pays », dirigé par David Martens et Pauline Nadrigny, ouvre enfin les pages de la revue au traitement du son et exploite cette capacité citationnelle permise par notre plateforme de publication. Une grande partie des articles comprennent ainsi des extraits sonores, que ce soient des morceaux de musique, des enregistrements de terrain ou des captations variées. Au sein des pages du présent numéro, on ne fera pas que lire sur les expériences sonores analysées, on pourra entendre par soi-même les sons captés en Inde, à Tchernobyl ou encore dans une gare de triage à Montréal, et ainsi prendre position.
Les articles qui composent ce dossier s’intéressent à la dimension auditive de notre rapport au monde. Il y est question d’une capture du monde qui passe par l’ouïe plutôt que le regard, déplaçant l’attention vers ce qui se donne à entendre. Chacun des « portraits sonores de pays » étudiés offre l’expérience d’un lieu (habité ou l’ayant été) à partir d’un ensemble de sons et de bruits qui en composent une image nécessairement mentale. Les articles du dossier réfléchissent à la notion même de portrait sonore et s’ouvrent à des pratiques singulières d’artistes qui exploitent le son en sortant des sentiers battus de la musique et de ses diverses catégories. Le dossier se clôt sur une série de contrepoints qui se veulent des réponses brèves mais nuancées au thème choisi, où l’enregistrement de terrain et la musique actuelle entrent en dialogue.
La signature visuelle du numéro relevait quant à elle du défi. Avec un syntagme aussi complexe que la notion de portrait sonore de pays, qui croise la vue et l’ouïe, il fallait éviter de verser dans la simple illustration. L’aspect énigmatique des panoramas de Bruno Goosse, la tension entre leurs mouvements vibratoires qui brouillent la perception et les traits de peinture qui les jalonnent et fonctionnent comme des points de repère répondent au tiraillement entre extrême précision et trouble qui anime le portrait sonore.
Un article hors dossier de Louis Boulet complète ce numéro. L’auteur s’intéresse à la controverse suscitée par l’exposition Foyer fantôme de la photographe palestinienne Ahlam Shibli au Jeu de Paume en 2013. L’analyse des termes de la polémique met au jour d’importants enjeux politiques liés à la photographie documentaire contemporaine.
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Sur un tout autre plan, ce numéro est le premier réalisé sous ma direction et je tiens à remercier le directeur sortant, Sylvain David, qui a tenu la barre de la revue pendant plus de cinq ans. Je profite de l’occasion pour souligner son implication et sa générosité. Il laisse une revue en bonne santé, malgré les turbulences que connaît la diffusion de la recherche, incertaine de la voie à suivre dans un contexte technologique où le financement est en pleine réévaluation. Je tiens aussi à remercier Fanny Bieth qui a agi toutes ces années comme responsable de l’édition et qui continue de suivre les dossiers avec attention et diligence. Elle assure une transition fluide entre nos deux mandats, ce qui est un inestimable atout. Merci aussi à Elaine Després, qui a assuré la gestion administrative de la revue, et à Émilie Bauduin, pour son précieux soutien à l’édition et à la mise en ligne de ce numéro.
Bertrand Gervais
Directeur